La télé US n’a pas les idées larges

Si l’Amérique semble prendre à bras le corps le problème de l’obésité, les « gros » souffrent toujours autant du regard des autres. Et ce n’est pas la multiplication des émissions de télé sur la question qui semble y changer quoi que ce soit. Bien au contraire.

« 120 kg… Vous avez perdu 0,5 kg en une semaine ! » La voix accusatrice de la présentatrice ne laisse guère de place à la compassion. Debout sur son pèse-personne géant, la candidate est en pleurs. Ce soir elle rentrera chez elle. Nous sommes sur Oxygen, une chaine d’amusement du groupe NBC à destination des femmes. L’émission s’appelle « Dance your ass off », que l’on pourrait traduire autant par « danser à en tomber sur les fesses » que par « danser à en perdre du cul». Le candidat qui perdra le plus de poids recevra en fin de saison un chèque de 100 000 dollars.
Malgré son semblant d’approche artistique, cette « Star Academy des gros » n’a en réalité qu’un seul objectif : faire rire le spectateur à grand coup de tenues embarrassantes et de déhanchements voluptueux. Voir danser Warren, un grand barbu de 161 kg sur « Do you think I’m sexy ?? » de Rod Stewart après l’avoir préalablement affublé d’un costume violet à pattes d’éléphants tout droit sorti des années 70 lors de la première saison n’avait rien d’innocent. Sans surprise, il fut l’un des premiers à « quitter l’aventure » comme on dit à la télé.
Sur une chaine concurrente, « The biggest Loser », propose depuis 8 ans maintenant un camp de redressement pour obèses, avec diète draconienne et profs de fitness tyranniques. Il y a quelques semaines, la vidéo du coach physique de l’émission, Bob Harper, en train d’humilier la pauvre Joelle en sueur sur son tapis de course, faisait fureur sur youtube. « Mais arrête de chialer et bouge toi. Je te demande juste 30 secondes, c’est pas compliqué, putain… » Là encore, on joue sur l’ambigüité : le biggest loser étant finalement celui qui aura perdu le plus, de poids ou de dignité.
Mais qu’en pensent les premiers concernés ? A Camp Shane, un centre d’été pour jeunes en surpoids comme on dit au pays du politically correct, un « fat camp » ou « colo pour gros » comme on dit plus crûment sur place, les campeurs regardent presque tous ces émissions avec plaisir, et parfois envie. Perdre 55 kg en 9 semaines, ce serait leur plus grand rêve.
Bien sûr, Camp Shane n’a rien du système carcéral du biggest loser. Le staff y est attentif, prévenant, et insiste bien plus sur la santé que sur un nombre de kilos à perdre. Mais pour tous, l’objectif est le même : « retrouver un poids dans la norme et faire cesser les moqueries dont nous sommes victime chaque jour », expliquent en cœur Noah, Jason et Jackie, 18 ans chacun.
Pour David Ettenberg, le responsable de Camp Shane, « ces émissions ont un effet ambivalent. Si elles stigmatisent un peu plus des personnes qui n’avaient pas besoin de cela, elles ont quand même permis d’accepter l’idée qu’un homme aussi pouvait faire attention à son poids et à sa santé. »
« Ici on se sent bien. Il n’y a pas de compétition. Personne ne nous juge, on peut se promener en maillot de bain, déclarer sa flamme à quelqu’un sans craindre de se faire rire au nez… », explique Noah, qui en est à son deuxième été au camp. « Je n’avais pas de vrais amis à l’école. J’avais accepté le fait que je serai le gros qui fait rigoler tout le monde en bougeant son ventre, et j’essayais de rire avec eux, mais au fond de moi ça me détruisait. »
Heureusement, les temps changent. L’Amérique, qui compte 65% de personnes en surpoids ou obèses, commence à comprendre qu’elle ne peut plus se moquer du sort d’une énorme partie de sa population. Le mois dernier, le magazine The Atlantic faisait sa une sur la « Fat Nation ». « C’est pire que vous croyez », prévenait-il.
Selon l’enquête, les obèses dépensent 42% plus que les autres pour leur santé. En période de réforme de la sécurité sociale, il n’en fallait pas plus à Michelle Obama pour faire de l’obésité infantile son cheval de bataille.
Pour preuve de ce changement : la dernière série de la chaine ABC Family, baptisée Huge (« énorme »), qui a débuté fin juin. L’histoire a justement lieu dans un camp d’amaigrissement. On y parle plus de santé et des difficultés rencontrées par ces jeunes à l’école ou même en famille que de la sacro-sainte balance.
Pour Kelly, une grande blonde pensionnaire de Camp Shane, « ce show va être une grande réussite parmi les gros car on nous montre sous un angle plus attrayant, plus positif. Certains personnages sont même extrêmement glamours. » C’est en effet le cas du personnage d’Amber, une autre blonde, incarnée à l’écran par la fille de David Hasselhoff  et Pamela Bach, deux des acteurs les plus sexy d’« Alerte à Malibu » dans les années 90.
« Tant que le regard des gens ne changera pas, et que l’on ne fera pas place à la différence, il faudra des camps comme ici pour nous aider à nous sentir mieux », explique pleine de maturité la petite Blake, 12 ans, qui revient cet été pour la deuxième année à Camp Shane. « Je m’amuse et je me suis fait plus d’amis ici que chez moi pendant toute l’année. Ici personne ne me traite de petite grosse. » Si la télé pouvait en prendre bonne note….

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